En conversation avec Catherine Lalonde, responsable du cahier Livres au Devoir

 

Savanna Scott Leslie : Vous avez écrit en juin que « l’espace accordé aux livres dans notre monde médiatique en mutation s’est réduit. » Malgré cette tendance, pourquoi est-ce que Le Devoir continue à publier son cahier Livres ?

Catherine Lalonde : Le quotidien Le Devoir a, depuis sa fondation, considéré culture et littérature comme des moteurs d’actualité, au sens littéral du mot moteur : transformateur d’énergie. Les créations contemporaines sont miroirs de la société, de beaux symptômes de ce qui, socialement, politiquement, peut être à venir, à dénoncer, à espérer, à mobiliser, à exploser. La mutation médiatique en cours laisse de plus en plus de place au divertissement plutôt qu’à la culture et la littérature. Mais ça ne change pas, fondamentalement, la donne: là où le divertissement distrait, désennuie, et peut finir par faire diversion et engourdir, la création, on se plaît à l’oublier ces temps-ci, fonde, édifie, imagine, révolutionne.

La couverture des livres et la participation à la discussion sur les oeuvres littéraires font partie de l’ADN du Devoir, et sont devenues, au fil des dernières transformations médiatiques, d’autant plus importantes qu’elles sont malheureusement aussi devenues rares, et donc symboliques.

SSL : Quels sont les buts du cahier Livres dans Le Devoir ?

CL : Engendrer la discussion sur les oeuvres, la littérature, la langue, le milieu du livre ; provoquer le débat ; ré-inoculer une critique ni complaisante, ni sadique ; inviter les auteurs, éditeurs et artisans de la vie littéraire à participer, par des collaborations autres que l’entrevue, à cette discussion ; reconnaître les oeuvres importantes ou innovatrices ; mettre des oeuvres différentes en relation ; faire connaître l’artisanat du monde du livre et ses réalités de productions ; faire lire.

SSL : Commandez-vous les recensions critiques dans le cahier Livres ? Ou les critiques choisissent-ils les livres qu’ils voudraient considérer ?

CL : Nous fonctionnons dans les deux sens: des commandes précises sont données, et les collaborateurs proposent aussi des titres et le type de traitement qu’ils imaginent pour ce titre, selon son importance ou selon la matière à réflexion qu’on peut en tirer. Le point de vue des collaborateurs, parce qu’ils sont spécialistes de leur secteur, est toujours considéré.

SSL : Parmi les livres recensés dans Le Devoir en 2013, les hommes en fournissent 25,06 % et les hommes et les femmes en collaboration en fournissent 10,74 %. Les critiques étaient aussi, majoritairement, des hommes. Les hommes fournissent 69,51 % des recensions critiques et les femmes en fournissent 30,49 %.

Prenez-vous en considération le sexe des écrivaines et écrivains et des critiques en organisant les recensions critiques ? Les rédactrices et rédacteurs aux revues et journaux littéraires devraient-ils prendre le sexe en considération ?

CL : L’intérêt littéraire et l’intérêt public devraient toujours être nos seuls critères de sélection. J’utilise le conditionnel ici parce que nous sommes fort conscients que l’objectivité et l’impartialité demeurent des objectifs qu’on cherche constamment à rencontrer, en s’enrageant, constamment aussi, dans nos préjugés personnels conscients ou non, nos expériences de lectures passées, nos attentes envers un auteur, nos aliénations, nos stéréotypes, et cetera. Les résultats du décompte CWILA, alors que je suis une femme aux préoccupations féministes avouées, qui revendique l’équité, m’obligent à me questionner. Je serais certainement curieuse d’augmenter le nombre de collaboratrices, afin de voir quels seraient les résultats — pas seulement les résultats du décompte CWILA, mais aussi voir s’il y a une influence, et laquelle, autre, sur le contenu. Et je suis certainement curieuse d’identifier les raisons de cet écart entre la couverture accordée aux hommes et celle accordée aux femmes.

J’aurais aimé ajouter aussi que le fait que nous couvrons, même peu, la bande dessinée, un autre secteur où les auteurs prédominent encore, influe peut-être aussi sur les résultats.

SSL : Parmi les recensions critiques au Devoir des livres écrits par des hommes, les critiques masculins en fournissent 77,98 %. D’un autre côté, les livres écrits par des femmes étaient recensés équitablement par des critiques masculins (48,77 %) et féminins (51,23 %). Selon vous, pourquoi cette différence ?

CL : Je vais avoir l’air de ne pas répondre à la question, mais laissez-moi expliquer : Le Devoir accorde près de 50% de l’espace de son cahier Livres à la couverture des essais, en faisant une large part à l’essai historique et politique. Lors du 8 mars 2013, pour la Journée de la femme, en guise d’exercice, le cahier Livres a couvert exclusivement des livres signés par des femmes. L’exercice n’a posé aucun problème du côté de la fiction — romans, poésie, livres jeunesse —, mais a été difficile à exécuter du côté de l’essai, par manque d’auteures dans nos secteurs de prédilection.… Il semble y avoir là encore une disparité entre les publications d’hommes et celles de femmes, qui explique peut-être en partie cet écart. À noter que tous les collaborateurs aux essais sont présentement des hommes, alors que les femmes oeuvrent à critiquer la fiction.

Il faudrait aussi, pour être juste, faire le décompte des livres signés par des hommes et ceux signés par des femmes qui nous parviennent. Et voir aussi, lorsque nous demandons des exemplaires sur communiqués, si nous sommes plus attirés par les livres signés par des hommes quand nous faisons des demandes précises aux éditeurs.

Mon intuition me dicte qu’il y a moins d’auteures, globalement, en essais — une intuition partagée par le collaborateur aux essais Louis Cornellier, qui voit les femmes très présentes dans les essais sociaux, les thèses universitaires plus pointues. Mais moins en politique et histoire, sujets privilégiés de notre lectorat.

Aussi, dès qu’on couvre les ré-éditions de classique ou les livres sur les grands auteurs, on continue à véhiculer la prédominance masculine historique. Je pense aux collections Quarto, La Pléiade, par exemple, des livres qu’on aime au Devoir, mais dont la majorité des auteurs sont des hommes. Comment rester en lien avec les ancrages historiques sans continuer à reproduire l’exclusion des femmes ? Honnêtement, je ne sais pas, mais la question m’intéresse grandement.

SSL : Nous avons observé cette année que les livres non romanesques écrits par les femmes sont rarement recensés au Canada. Les femmes fournissent seulement 28 % des livres non romanesques qui ont été recensés. Dans plusieurs revues et journaux — y compris Le Devoir, the Literary Review of Canada, the Antigonish Review, The National Post, et the Chronicle Herald —, les livres non romanesques écrits par des hommes sont recensés trois fois plus souvent que ceux écrits par des femmes. Mais dans d’autres revues et journaux — tels que Geist, Canadian Literature, THIS Magazine, et Lemon Hound —, les recensions critiques sont à peu près égales parmi les écrivains et les écrivaines des livres non romanesques.

Carole Gerson a expliqué à CWILA que les écrivaines, historiquement, reçoivent plus d’attention pour des « personal books » qu’elles reçoivent pour les oeuvres « more objective ». Croyez-vous que cela explique la tendance que nous avons observée en 2013 ? Ou pourquoi croyez-vous que les livres non romanesques écrits par les femmes sont sous-représentés ?

CL : Intuitivement, il nous semble qu’il y ait moins d’auteurs dans les essais historiques et politiques que nous privilégions. Du côté de la sociologie, les femmes semblent mieux représentées. Y aurait-il une influence des lignes éditoriales de chaque publication que vous nommez?

SSL : Stéphane Baillargeon, en réponse à notre décompte de 2013, écrit dans Le Devoir, « En gros, les femmes fournissent 51 % des recensions critiques aux publications anglophones, mais 31 % seulement aux francophones. Les publications en français réduisent la moyenne nationale canadienne à 46 % de critiques signées par des femmes. »

Nous avons inclus dans notre décompte seulement quatre revues et journaux francophones, et notre compte anglophone était beaucoup plus vaste, donc notre décompte de 2013 ne représente pas vivement la discussion littéraire francophone au Canada. Cela dit, est-ce que cette conclusion est inquiétante ?

CL : Bien sûr. Voir la réponse à « Prenez-vous en considération le sexe… ». Il ne faut par contre pas oublier que pour être vraiment révélateur, le décompte CWILA devrait être comparé au nombre de publications signées par des hommes ou des femmes qui sortent chaque année — un chiffre pratiquement impossible à obtenir — ou au moins aux livres qui sont acheminés aux médias.

SSL : Croyez-vous que les mondes littéraires franco-canadien et anglo-canadien devraient s’unir pour faciliter ces genres de discussions au sujet d’équité ?

CL : Pourquoi pas ? Mais honnêtement, les discussions littéraires entre anglo- et franco-canadiens sont si rares, si peu nombreuses, que je me demande si on ne devrait pas se lire davantage les uns les autres, d’abord…

SSL : Avec notre décompte de 2013, CWILA a inclus pour la première fois les revues et journaux francophones, y compris Le Devoir. Puisque CWILA est un groupe qui veut représenter tout le Canada, devrions-nous publier en français aussi bien qu’en anglais ?

CL : Oui.

SSL : Que pouvons-nous faire de plus pour assurer que notre décompte et nos autres publications soient plus accessibles et ouverts au monde littéraire franco-canadien ?

CL : Inclure d’autres publications québécoises, afin de pouvoir avoir un réel paysage global. Serait-il intéressant aussi de voir si l’âge des critiques a une influence sur les résultats ? Est-ce qu’une vision plus classique de la littérature colporterait dans l’élan les préjugés hommes/femmes, et la disparité historique ? J’oserais poser la question.

Catherine Lalonde

Photo by JF Nadeau

Catherine Lalonde a étudié la danse contemporaine. Elle est aussi poète et journaliste. Elle travaille au quotidien Le Devoir depuis 2010, d’abord comme critique danse et journaliste culturel, désormais comme responsable du cahier Livres.

 

 

 

 

 

 

Savanna Scott Leslie est réviseuse et habite à Hamilton, en Ontario. Elle a étudié la philosophie et la littérature russe à l’Université de Toronto. Elle a aussi étudié la publication à Ryerson University.

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