FCAL Revue de presse francophone: critiques, enjeux et la démission comme résistance

 

Après une longue pause, la revue de presse revient avec, entre autres, des recensions et des entretiens accordés au courant des derniers mois.

Impossible de passer sous silence le récent décès de Benoîte Groult, autrice féministe française et grande défenseuse de la féminisation linguistique, morte à l’âge de 96 ans. En 1994, dans une vidéo que l’on peut visionner sur le site de l’INA, elle rappelait les enjeux symboliques et de pouvoir qui façonnent la langue et en appelait à une langue exempte de sexisme, un combat toujours d’actualité plus de vingt ans après.

Mentionnons également la démission de Sara Ahmed de son poste à Goldsmiths en Angleterre au mois de mai. Le départ de la professeure, féministe et théoricienne de l’affect est une réponse fracassante au refus de son institution de prendre en considération le harcelement sexuel dont font l’objet les femmes à l’université. Son geste a secoué les milieux féministes anglo-saxons mais a eu bien peu d’écho du côté francophone. Or les enjeux que soulève Ahmed dans son billet sur son blogue Feminist Killjoys (en anglais) dépasent largement les frontières nationales et linguistiques et méritent notre attention. Au-delà des questions de harcèlements et des réponses que devraient donner les institutions universitaires à un problème systémique – comme nous le rappelle la conversation engagée à ce sujet au Québec par Martine Delvaux, Valérie Lebrun et Laurence Pelletier dans l’ouvrage collectif Sexe, amour et pouvoir. Il était une fois… à l’université, Sara Ahmed nous dit que démissionner est parfois un enjeu féministe, voire une acte de courage et de résistance. Loin de faire de sa démission une abdication ou un renoncement, loin de l’associer à une forme de lâcheté ou à l’acte de baisser les bras, Ahmed suggère qu’il y a une force féministe à l’oeuvre dans le fait de claquer la porte de lieux où le mot égalité sert surtout à se donner bonne conscience (“Equality is not a credential. Equality is a task. It is what we have to do, because we are not there yet”, écrit-elle en conclusion de son billet).

En filigrane des propos d’Ahmed sur la situation à Goldsmiths se lit une réflexion sur la potentialité radicale du féminisme, qui peut et doit rejeter sa récupération par les institutions et refuser d’emprunter le « mode rassurant: “soyons libérées mais pas trop” » (selon l’expression de Catherine Mavrikakis) que tente souvent de nous assigner l’institution universitaire. Un féminisme radical est encore nécessaire et la démission d’Ahmed pointe douloureusement les limites d’une stratégie de la subversion qui se place à l’intérieur même des structures qu’elle veut ébranler. Son geste et le récit qu’elle en fait nous mettent sur la piste d’une politique du lieu ou de la localisation qui rejoint celle que proposait Adrienne Rich : la démission d’Ahmed nous invite en effet à repenser les places multiples et singulières que nous occupons, celles d’où nous parlons et envisageons le monde, les rapports différentiels que nous entretenons avec ces lieux en fonction de nos postures subjectives respectives ainsi que la place du féminisme à l’intérieur des universités, mais aussi de différentes institutions, notamment littéraires, qui peinent encore à mettre en place de véritables politiques en matière d’égalité qui ne soient pas que simple façade ou épanchement de bons sentiments.

LITTÉRATURE

Enjeux
Dans un article publié dans La Presse, Nathalie Collard revient sur les conclusions d’une étude de Lori St-Martin sur la place qu’occupe la littérature des femmes dans six quotidiens (au Québec et en France) ainsi que dans les programmes d’études littéraires dans les universités québécoises. Les mêmes perceptions demeurent, même après 30 ans de féminisme: le « il » est universel et le « elle » est privé.

Le 8 mars dernier, l’Observatoire de l’Égalité entre les femmes et les hommes dans la culture et la communication (France) a remis son rapport annuel dans lequel force est de constater que « les inégalités entre les femmes et les hommes sont encore, hélas, bien présentes ». Rédacteur en chef à l’ActuaLitté, Antoine Oury revient sur les grandes lignes de ce rapport dans lequel on peut notamment noter que si les femmes sont de plus en plus nombreuses à se tailler une place au sein des institutions qui veillent à la protection et à la diffusion de la culture, la parité salariale est loin d’être atteinte.

Enseignement, corpus et féminisme:
Billet intime signé par Amélie Paquet sur le blogue Le bal des absentes dans lequel la blogueuse et professeure de littérature au cégep propose un compte rendu d’Aucun lieu, nulle part de Christa Wolf. Si l’on aurait aimé en savoir plus sur les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes en littérature que souligne le personnage de Caroline von Günderrode, on ne peut qu’admirer les liens que tisse Amélie Paquet entre l’idée de suicide chez les personnages créateurs du roman et ceux des créatrices Marina Tsvétaïeva et Amy Winehouse.
Pour lire son billet sur Marina Tsétaïeva, poétesse russe, suivre ce lien.

Entretien
Entretien accordé par Christine Detrez à Universscience.tv dans le cadre de la parution de son dernier essai, Les femmes peuvent-elles être de grands hommes? (coll. Égale à égal, éd. Belin). Elle y explique comment l’auto-exclusion et l’exclusion par la société font en sorte qu’en France, les filles, bien qu’elles aient de meilleures notes que les garçons, sont moins présentes dans les programmes de science. Pour remédier au problème, il faut non seulement revoir les réflexes langagiers, mais également proposer aux jeunes filles des modèles féminins à partir desquelles elles peuvent construire leur propre image.

Jeunesse
Projet Kaléidoscope: Ce printemps, La Presse et Le Devoir étaient présents lors du lancement du nouveau projet du Centre filles du YMCA Québec. Ce projet, baptisé Kaléidoscope, pour but de faire la promotion de livres pour enfants jugés « exemplaires en matière d’éducation à l’égalité ». À ce jour, 200 oeuvres littéraires ont été retenues dans lesquelles les personnages ne présentent aucun des stéréotypes habituellement associés aux rôles sexuels et genrés. Le catalogue est disponible en ligne, en suivant ce lien, et les ouvrages se trouvent en rayon dans le réseau des bibliothèques.

BD
Ce lien revoie au cahier de doléances préparé par le Collectif des créatrices de bande-dessinée contre le sexisme dans le cadre des États généraux du festival d’Angoulême 2016. Le rapport dénonce le sexisme et ses mécanismes en fonction de trois différentes dimensions qui composent le 9e art et sa commercialisation: les personnages féminins trop souvent stéréotypés; le lectorat féminin, ses goûts, ses attentes ainsi que les conditions de travail des créatrices.

Critiques
Elsa Pépin, Les sanguines, Alto, 2016.
Danielle Laurin, du journal Le Devoir, signe une critique élogieuse à propos du premier roman d’Elsa Pépin qui nous avait déjà donné, en 2014, le recueil de nouvelles Quand j’étais l’Amérique (XYZ). La journaliste analyse les trois niveaux du roman composé du récit-cadre qui porte sur les soeurs Avril et Sarah et leur relation conflictuelle ainsi que les deux récits enchâssés qui viennent enrichir la trame narrative: l’histoire de Victor, atteint, tout comme Avril, de la leucémie puis le récit, plus scientifique, de l’histoire de la transfusion sanguine et des expériences médicales. Pour en connaître davantage sur le processus créatif des Sanguines, lire l’entrevue accordée par l’autrice du roman à la chroniqueuse Sarah-Émilie Nault dans le Huffington Post – Québec.

Dans Le Devoir, Isabelle Boisclair fait part du malaise ressenti à la lecture de Simone de Beauvoir et les femmes de Marie-Jo Bonnet, spécialiste en histoire des femmes. De manière implicite, Isabelle Boisclair souligne l’absence de contextualisation et le jugement partial de l’autrice quant au silence de Simone de Beauvoir à propos de sa bisexualité et en profite pour réfuter quelques-uns des arguments proposés par l’historienne.

Difficile de rédiger le compte-rendu d’une critique littéraire lorsque cette dernière devient elle-même oeuvre littéraire tant la plume de l’auteur danse au même rythme des sons et des mots dont il fait l’éloge. C’est ce que parvient à faire Jérémy Laniel dans son « Incandescente littérature » publié dans le revue Spirale en mars dernier, article qui porte sur Le parfum de la ténébreuse, le plus récent ouvrage de fiction d’Élise Turcotte.

L’artiste multidisciplinaire Natasha Kanapé Fontaine est à l’honneur pour la sortie de son dernier recueil Bleuets et abricots paru chez Mémoire d’encrier. Elle est reçue en entretien radiophonique par Marie-Louise Arsenault à Plus on est de fous, plus on lit et Nathalie Collard de la Presse lui consacre un article, dans lequel Kanapé Fontaine explique que pour la femme autochtone qu’elle est, être féministe va de soi.

Lauréate en 2015 du Prix du jeune écrivain de langue française (dont le nom gagnerait à être rendu épicène), Kiev Renaud fait paraître Je n’ai jamais embrassé Laure, un roman par nouvelles sur deux jeunes femmes à l’amitié fusionnelle. En entrevue avec Vanessa Courville des Méconnus, elle explicite sa conception de la création littéraire.

Dans le cadre de la sortie de Celle que vous croyez, Camille Laurens a accordé d’enrichissantes entrevues à Marie-Louise Arsenault de l’émission Plus on est de fous, plus on lit sur la chaîne Radio-Canada ainsi qu’à Danielle Laurin du journal Le Devoir.

Le journaliste Mohamed Kaci de l’émission Maghreb-Orient Express (diffusée sur TV5 Monde) reçoit l’autrice Kaouther Adimi qui parle de son tout dernier roman paru chez Seuil, Des pierres dans ma poche qui a notamment, pour thèmes, la pression sociale issue de la culture algérienne avec laquelle doit composer la narratrice, les relations mères filles, l’immigration et l’intégration à la vie parisienne.

Prix littéraires
Le 1er mars, l’association PEN International a remis quatre prix littéraires. Trois autrices font partie des récipiendaires de ces prestigieuses reconnaissances: Tony Morrison a reçu le prix PEN/Saul Bellow qui souligne son apport incommensurable à la littérature américaine; le prix PEN/Bellwether, qui récompense la fiction engagée, a été remis à Lisa Ko pour son roman The Leavers alors que Nancy Princenthal s’est vu décerner le prix PEN/Jacqueline Bograd Weld pour sa biographie sur la peintre Agnes Martin.

Le 9 mars, la Fondation Catherine Gide a remis son deuxième prix littéraire à l’écrivaine Catherine Millot pour son livre La vie avec Lacan (Gallimard).

Cette année, deux autrices ont été récompensées lors de la remise des Prix des libraires du Québec organisée par l’Association des libraires du Québec. Dans la catégorie Roman Québec, le prix a été décerné à Anaïs Barbeau-Lavalette pour son roman La femme qui fuit alors que le prix Roman Hors Québec a été remis à Elena Ferrante pour son roman L’amie prodigieuse.

SCÈNE MUSICALE

Selon Le Devoir, les femmes prennent leur place sur la scène musicale montréalaise d’avant-garde, en musique électronique expérimentale en particulier. Les compositrices et performeuses comme Pascale Project, Marie Davidson, Magnanime, Xarah Dion et Kara-Lis Coverdale contribuent à remettre Montréal à l’avant-scène de la musique de pointe.

ENJEUX SOCIAUX

Nouveau courant qui s’inscrit dans la mouvance du féminisme subversif, le “radical softness” fait l’objet d’un article passionnant dans Artichaut mag. À l’appui de citations et de reproductions de créations artistiques, Camille Robert propose un aperçu des positions et des idées du courant, notamment de la figure de la “jeune fille” qui lui est centrale.

Dans un grand article en dix sections publié sur le blog Antisexisme.net, Noémie Renard propose une réflexion sur l’impuissance comme idéal de beauté en explorant six manières dont le corps féminin est jugé attirant selon les conventions esthétiques traditionnelles et par lesquelles il se trouve amoindri, diminué ou affaibli. La figure traditionnelle de la sorcière dans son association avec la laideur est également étudiée par Renard, qui conclut que la beauté au féminin a à voir avec l’interdit et la répression.

La Gazette des femmes consacre un dossier en cinq parties sur le thème féminisme et religion, en s’interrogeant sur les grands mouvements religieux contemporains: l’hindouisme, le christianisme, l’islam, le judaïsme et le bouddhisme. Marilyse Hamelin, Sarah Poulin-Chartrand et Melina Schoenborn signent cinq articles dans lesquels elles donnent la parole à des femmes croyantes et pratiquantes des religions concernées.

Ipsos publie en 27 pages les résultats d’une enquête à grande échelle menée en France et intitulée “Les Français et les représentations sur le viol”. À l’appui de statistiques et de graphiques, le rapport met en relief la persistance de stéréotypes sexistes et misogynes dans toutes les catégories de la population française et exprime indirectement l’urgence de repenser l’éducation en lien avec les genres.

Médias
Un article paru dans le magazine 50/50 rapporte les statistiques obtenues dans le cadre du projet mondial de monitorage des médias (GMMP) sur la représentation des femmes dans les médias, aussi bien comme sujets que comme porte-paroles. Sans surprise, les femmes sont très en recul par rapport aux hommes, ces derniers incarnant jusqu’à “près de 100%” des visages humains dans certains domaines comme le sport. L’article insiste également sur le fait que ces cinq dernières années sont marquées par une “stabilité régressive” dans la représentation des femmes dans les médias.

Entretiens
Dans le cadre de la Journée de la femme, la militante féministe autochtone Mélissa Mollen Dupuis a pris le micro de Plus on est de fous, plus on lit et s’est prononcée sur des sujets d’actualité divers, tels que le mythe de la Superwoman et la disparition des femmes autochtones.

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– Adeline Caute, Julie Côté, Evelyne Ledoux-Beaugrand et Eftihia Mihelakis

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