FCAL Revue de presse francophone: Des autrices, des critiques et le problème du « manspreading »

 

Dans cette revue de presse francophone qui clôt un mois de février exceptionnellement long, il est question de plusieurs autrices. Nos contemporaines y sont présentes, bien que la place que leur font les médias généraux et spécialisés soit encore trop modeste, comme le fait pertinemment remarquer Lori Saint-Martin dans une critique percutante que nous relayons ci-dessous. Y sont aussi représentées, quoique dans une moindre mesure, des autrices de siècles passés que la postérité tend à oublier.
Des autrices oui, un mot qui peut sonner pour certaines et certains comme un barbarisme et qui était pourtant attesté jusqu’au dix-septième siècle, avant que ces messieurs de l’Académie française ne l’effaçent volontairement des dictionnaires. Aurore Evain retrace, dans un passionnant article que l’on retrouve en version courte et en version longue, le parcours de ce vocable « tabou », brûlant, que nous souhaitons nous réapproprier et remettre d’usage. Il tend d’ailleurs à faire retour en plusieurs endroits de la francophonie, chez les Suissesses d’abord, et notamment ici dans les propos que tient Marie Darrieussecq sur France Culture au sujet de sa nouvelle traduction d’Un lieu à soi de la grande autrice féministe Virginia Woolf. Voilà une manière de corriger une exclusion délibérée du féminin de la langue française et de participer à l’acceptation de l’activité d’écriture au féminin. On pourrait penser que c’est maintenant chose faite, qu’une écrivaine vaut autant qu’un écrivain et qu’une autrice est aussi légitime qu’un auteur, mais la persistance des résistances à la féminisation des mots se rapportant à l’écriture nous rappellent le contraire. « Parler n’est jamais neutre » disait Luce Irigaray, et cela est d’autant plus flagrant lorsqu’il est question des noms donnés aux activités par lesquelles un sujet contribue à la symbolisation du monde.

LITTÉRATURE
-Littérature et parité: deux textes de Lori Saint-Martin parus dans Le Devoir et La Presse sur le « manspreading»
Dans  « À quand la parité culturelle », Lori Saint-Martin revient sur la sous-représentation des femmes dans les grands prix littéraires de cette année, alors même que les femmes lisent plus et vont plus au théâtre que les hommes. En dénonçant le manspreading culturel auquel nous assistons aujourd’hui, Saint-Martin appelle à l’ouverture d’un débat et à des changements profonds sur la scène culturelle. Elle poursuit sa dénonciation de l’iniquité de la représentation des sexes dans « Du “Plafond de papier” et du “manspreading” culturel » en critiquant nos préjugés culturels sur l’universalité de l’expérience masculine et, au contraire, le particularisme de l’expérience féminine. Arriver à la parité implique une plus grande visibilité des autrices dont les ouvrages représentent seulement entre 20 et 30% des comptes rendus de livres selon Saint-Martin.

-Entretiens littéraires
Dans un entretien qui prend la forme de courtes rubriques, Marie-Christine Blais rapporte les propos de la poète innue Joséphine Bacon notamment sur sa pratique d’écriture bilingue en fraçais et en innu. Bacon, qui a récemment publié le recueil de poèmes Un thé dans la toundra  apparaît comme une passeuse de culture.

Pourquoi les autrices, qui bénéficient déjà d’une attention critique et médiatique moins grande de leur vivant, devraient-elles être réduites au silence une fois mortes? Vanessa Courville, sur la plateforme Littéraires après tout, tire du mutisme auquel confine la mort l’autrice Genviève Amyot. Dans un entretien d’outre-tombe intitulé « Derrière mon épaule, le spectre de Geneviève Amyot », Courville discute de la maternité, du corps et de l’écriture à travers l’oeuvre de la romancière et poète décédée en 2000.

-Critiques d’ouvrages et réflexions sur la critique
Gabrielle Doré, du blogue littéraire Le fil rouge, propose une critique dithyrambique du dernier roman de Catherine Leroux, Madame Victoria. Madame Victoria, c’est le nom donné au squelette de femme retrouvé dans le stationnement de l’hôpital Royal-Victoria en 2001, évènement qui a fait l’objet d’un reportage à l’émission Enquête en 2011. Le roman, à travers l’imaginaire de différents personnages féminins issus milieux sociaux disparates, brosse le tableau de douze identités possibles, mais dont le sort demeure le même. La polyphonie des voix narratives féminines permet de rendre un corps et une vie à Madame Victoria et à toutes ces femmes rendues invisibles par le drame de la violence et par les statistiques dont on a recours pour en parler, chiffres qui effacent l’identité et l’individualité de chacune des victimes.

Dans Le Devoir, Isabelle Boisclair recense le dernier ouvrage de France Théorêt, Va et nous venge paru en 2015 chez Leméac. Sa lecture met de l’avant la dimension véridique de l’écriture de Théorêt qui dénonce des injustices en empruntant tantôt les voies de la fiction, tantôt celles de la biographie.

La revue Les libraires consacre une partie de son dernier numéro à la littérature autochtone contemporaine de langue française. Le dossier, qui se présente sous la forme d’une initiation à un corpus méconnu de la littérature québécoise, pose notamment la question de la réception critique de oeuvres d’auteurs et d’autrices autochtones. Dans l’article « Pour une critique de la littérature autochtone en français », Isabella Huberman s’intéresse à l’émergence récente d’études critiques sur ce corpus. Elle met de l’avant l’idée que la position particulière des auteurs et autrices autochtones, au confluent de cultures elles-mêmes prises dans des rapports de pouvoir pétris par les vestiges de la colonisation, nous oblige à sortir des schèmes de pensée occidentale pour envisager en toute justesse leurs oeuvres. Bien que l’autrice ne dresse pas de parallèle avec la critique au féminin, on est en droit de penser qu’à l’instar de la littérature des femmes et d’autres corpus minorisés, les écrits autochtones méritent une critique capable de leur rendre justice.

DÉCÈS
Le 26 janvier dernier décédait Edmonde Charles-Roux. Le portail des Terriennes relate les grandes lignes de sa vie, de son travail d’ambulancière lors de la deuxième guerre mondiale à sa nomination à l’Académie Goncourt (1983) en passant par son travail de rédactrice en chef de la version française du magazine Vogue.
Edmonde Charles-Roux a consacré une partie de sa carrière d’écrivaine à reconstituer et raconter la vie d’Isabelle Eberhardt. On peut la voir dans une une courte vidéo de l’INA dans lequel elle revient sur son ouvrage Nomade j’étais. Les années africaines d’Isabelle Eberhardt (1899-1904) ou encore dans un extrait l’émission Apostrophes où elle était l’invitée de Bernard Pivot afin de discuter d’Un désert d’Orient. La jeunesse d’Isabelle Eberhardt (1877-1899).
Pour celles et ceux qui s’intéressent à la vie des aventurières du XIXe siècle, la Librairie Ombres Blanches (Toulouse) propose un dossier sur ces voyageuses à propos desquelles on trouve une liste d’ouvrages (biographies, correspondences, nouvelles, romans, etc.) à consulter: dossier bibliographique des grandes aventurières du XIXe siècle.

FEMMES ET BÉDÉ
L’« affaire Angoulême » et l’absence de femmes dans la liste des nominés aura soulevé bien des passions et surtout fait couler beaucoup d’encre en ce début d’année. La revue l’Humanité a eu la brillance d’esprit de rendre visibles ces femmes d’hier et d’aujourd’hui qui occupent une place considérable dans l’histoire de la bande-dessinée et du roman graphique.

-Prix Artémésia 2016
Depuis 2008, les membres du jury du Prix Artémésia récompensent annuellement « un album scénarisé et/ou dessiné par une ou plusieurs femmes » afin que soit reconnue la place des femmes au sein du neuvième art. Le 9 janvier dernier, le prix 2016 a été octroyé à Sandrine Revel pour son album Glenn Gould, une vie à contretemps, alors que Théa Rojzman a reçu une mention spéciale pour son album Mourir (ça n’existe pas).

MODE
Sur le site de La cause littéraire, la journaliste Odile Alleguede publie une critique sur L’art de la mode, un des derniers titres parus dans la collection « L’art et les grandes civilisations » aux Éditions Citadelle & Mazenot. Outre ses quelques 600 illustrations, l’ouvrage de Catherine Örmen aborde la question de la mode à travers différentes thématiques, de l’histoire à la sociologie en passant par le féminisme et d’autres encore. L’autrice ne s’arrête pas aux questions de tissu et de dentelle, elle se penche également sur la représentation du corps — masculin et féminin — à travers l’espace et le temps.

Vous avez des commentaires, des suggestions? N’hésitez pas à nous contacter à l’adresse suivante : liens@cwila.com

– Adeline Caute, Julie Côté, Evelyne Ledoux-Beaugrand et Eftihia Mihelakis

 

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