LE DEUIL, LE COMBAT : DU MANSPREADING LITTÉRAIRE À LA PARITÉ CULTURELLE

Par Lori Saint-Martin

Université du Québec à Montréal

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Les dernières semaines de 2016 ont vu un défilé d’horreurs. Aux États-Unis, un homme qui se vante d’avoir palpé sans permission le corps de nombreuses femmes (« when you’re a star, they let you do it ») a été élu président. Alors que 37 plaintes ont été déposées par des femmes autochtones qui disent avoir été agressées et maltraitées par des policiers de Val-d’Or, aucune accusation n’a été portée. Une vague d’agressions sexuelles a déferlé sur plusieurs campus universitaires. De grands écrivains canadiens ont volé à la défense de l’un des leurs, renvoyé de son poste de directeur d’un centre de creative writing, sans un mot pour souhaiter que les femmes qui ont porté plainte contre lui reçoivent un traitement équitable. Et du premier rang qu’il occupait en 1995 dans le classement de l’ONU en matière d’égalité hommes-femmes, le Canada a glissé cette année à la 25e position. Au milieu de telles atrocités, les questions culturelles peuvent sembler moins urgentes. Alors que l’intégrité corporelle et la vie même des femmes sont menacées, est-ce utile de se demander si leurs livres reçoivent leur juste part de la couverture médiatique?

Comme professeure de littérature, traductrice, écrivaine et féministe, j’ai parfois le sentiment que d’autres causes, comme la lutte contre le viol et les agressions corporelles, ont plus de poids que la défense des femmes créatrices. Mais un scandale récent autour d’une histoire déjà vieille nous rappelle les liens étroits entre violence physique et violence symbolique.

Dans une entrevue de 2013, exhumée il y a peu, Bernardo Bertolucci est revenu sur une célèbre scène « érotique » du Dernier tango à Paris, qui était en fait une scène de viol anal. Bertolucci et la vedette masculine, Marlon Brando, ont conspiré, à l’insu de l’actrice, Maria Schneider, pour lui infliger « une humiliation et une rage » inattendues et donc plus spectaculaires à l’écran. Pour créer, « il faut être complètement libre », a ajouté le réalisateur. Et qu’importe si, par la suite, l’actrice de 19 ans — cette femme que l’artiste en qui elle avait placé sa confiance ne croyait pas capable de jouer correctement la scène — est allée de dépression en tentative de suicide ? Sa covedette, lui, a eu droit à un traitement très différent : son humiliation à lui — gêné d’être filmé de face, il a perdu son érection — a été coupée au montage. Cette histoire, hélas tout sauf exceptionnelle, montre combien la voix des hommes enterre celle des femmes, combien l’art que nous prisons tant, la liberté de création des grands hommes vénérés qu’ils défendent avec tant d’ardeur, s’obtiennent souvent en sacrifiant les femmes, en violant leur intégrité corporelle et psychique.

Malgré des différences évidentes, tous les événements que je viens d’évoquer — y compris les inégalités dans le domaine culturel, dont la moindre présence des livres de femmes[1] dans les journaux et magazines — ont un trait commun : l’effacement violent des voix et de l’expérience des femmes. Un même raisonnement tacite les sous-tend : ce qui arrive aux femmes a peu d’importance (à plus forte raison si elles sont pauvres, racisées ou autrement minorisées). Leurs histoires ne sont pas entendues, leur consentement n’est pas nécessaire, leur sort ne préoccupe personne, leur présence sur la scène publique n’est pas légitime et doit être limitée, pénalisée ou simplement effacée. Trop souvent, l’espace public demeure inaccessible ou dangereux pour les femmes. Pleurons les femmes tuées, violentées, effacées, les femmes qui ne sont plus là ; battons-nous pour rendre visibles leurs vies et leurs corps, pour faire résonner leurs voix, pour faire lire et apprécier leurs écrits. Le deuil, le combat : les deux en même temps, sans fin.

N’abusons pas des mots : faire le silence sur les livres des femmes, ce n’est évidemment pas la même chose que les violer ou les tuer. Reste que, pour les auteurs et les auteures, le silence est un effacement symbolique. L’histoire littéraire en témoigne : presque toutes les femmes qui ont écrit avant le XXe siècle ont été effacées, oubliées. Il existe une échelle de la reconnaissance littéraire, une voie vers le succès qui commence avec les comptes rendus et les prix littéraires, se poursuit quand les œuvres sont enseignées et canonisées par la critique universitaire, puis mène enfin à la consécration durable. Et si les auteures n’arrivent même pas au premier rang de l’échelle, quelles sont leurs chances d’atteindre le sommet ? Cette quasi-interdiction est, elle aussi, une violence faite aux femmes.

Tout le monde a vu des photos du manspreading dans les transports publics. Les hommes (surtout les hommes blancs, instruits, culturellement nantis) ont un comportement identique dans les arts, où ils occupent beaucoup plus que leur juste part de l’espace public. Au cours de la dernière année, des protestations se sont élevées dans plusieurs domaines culturels. Le groupe Réalisatrices équitables a révélé qu’entre 2009 et 2014, les femmes n’ont reçu que 10% à 19%, selon l’organisme, des fonds publics destinés à la réalisation cinématographique. Un rapport de la Coalition pour l’égalité homme femme en culture intitulé « La place des créatrices dans les postes clés de création de la culture au Québec », rendu public en juin 2016, fait état de la sous-représentation et du sous-financement des femmes dans la majorité des champs de la production culturelle, des jeux vidéo et de la télévision au théâtre et aux arts visuels : les hommes et leur travail ont droit à plus d’argent, plus d’espace, plus de diffusion, plus de reconnaissance. Et là où les hommes s’étalent, les femmes voient leurs possibilités rétrécir ; elles passent au deuxième plan, elles passent inaperçues, elles passent à la trappe. De plus, beaucoup de femmes subissent d’autres exclusions en raison de la racialisation, de leurs origines ethnoculturelles, leur situation sociale ou économique, leur orientation sexuelle, leur âge, etc. Par exemple, selon le Décompte 2015 de Femmes canadiennes dans les arts littéraires (FCAL) les cinq auteures qui ont fait l’objet du plus grand nombre d’articles critiques en 2015 (en anglais, il n’y a pas de chiffres pour le français) étaient toutes blanches. Les personnes à l’identité non binaires sont encore moins bien représentées. Et les œuvres dont on ne parle pas, qui ne sont pas rendues visibles, n’existent pas. L’effacement est une violence symbolique qui « tue » le travail des femmes. C’est aussi une violence matérielle qui prive les femmes, comme citoyennes, artistes, membres du public et contribuables, de la reconnaissance et de la diversité culturelle qu’elles méritent. Les livres et les auteur.e.s qui sont lu.e.s, recensé.e.s, légitimé.e.s par les prix et les récompenses, vivent; le silence tue.

Le manspreading se porte toujours très bien. Mais il y a aussi de bonnes nouvelles. Les derniers chiffres de FCAL suggèrent un lent passage vers une pratique plus équitable en matière de recension des livres : plus de femmes signent des comptes rendus et, dans beaucoup de publications, on donne un peu plus d’espace aux livres des femmes que par le passé. Après avoir regardé les chiffres 2015, je traiterai du paradoxe de l’innocence qui nous empêche parfois de voir des inégalités pourtant bien visibles ; je plaiderai pour un regard qui porte aussi sur ce qui n’est pas là. Je m’attarderai à la question du lien entre le sexe des signataires de comptes rendus et celui des personnes dont ils recensent les livres ; on verra que les collaboratrices sont beaucoup plus démocratiques que leurs homologues masculins. Puisant dans une étude de six grands journaux de cinq pays que j’ai réalisée à l’automne 2015[2], je suggérerai certains éléments en complément au Décompte FCAL, comme la taille et le placement des articles et l’utilisation des photos. J’offrirai des suggestions un brin ironiques pour les auteures désireuses de faire recenser leurs œuvres, ou de saboter leurs chances. Enfin, je proposerai des moyens de travailler en vue d’une plus grande parité culturelle.

UN PETIT PAS EN AVANT: LES CHIFFRES DE 2015
Compiler les statistiques pour 30 publications et les publiciser, comme l’a fait FCAL en 2015, est un travail long et ingrat, mais essentiel. Et les résultats parlent d’eux-mêmes. Les chiffres recueillis par Réalisatrices équitables étaient si accablants — et l’organisme a réussi à les faire si largement connaître — que tant l’Office national du film que Téléfilm Canada ont annoncé des mesures destinées à favoriser la parité.

Certaines données de FCAL portent à l’optimisme. Excellente nouvelle, sans doute la meilleure de l’année : les femmes signent plus de recensions de livres qu’avant, participant à rendre la conversation plus variée et plus englobante. Globalement, en 2015, la parité a été atteinte pour ce qui est du nombre de comptes rendus rédigés par des hommes et des femmes (49% à 48%), et il faut s’en réjouir. Ici, la différence culturelle québécoise est loin d’être positive. Alors que dans les publications de langue anglaise recensées, les femmes ont publié un peu plus de comptes rendus (55%) que les hommes[3] (42%), elles sont fortement minoritaires dans les publications en français (29% contre 67%); c’est donc le Québec qui fait baisser la moyenne canadienne. Les critiques retiennent les livres qui leur paraissent intéressants et importants, ce qui, pour les hommes, veut dire le plus souvent des livres écrits par et sur les hommes. Inversement, comme on le verra, c’est l’augmentation du nombre de comptes rendus signés par des femmes qui explique la plus grande visibilité accordée aux livres écrits par des femmes.

Pour l’ensemble du Canada, 40% des livres recensés en 2015 ont été écrits par une femme, 52% par un homme, 7,5% par des co-auteurs des deux sexes ; en 2014, la proportion était presque identique : 39,5%, 53% et 7%. Aucun progrès, donc, sur ce front. Depuis plusieurs années, on voit certaines publications travailler en vue d’une plus grande parité — certaines ont même recensé plus de livres de femmes que d’hommes en 2015 —, mais la situation globale évolue très lentement, et dans plusieurs cas, les hommes dominent encore très largement.

Ma perspective est colorée par ma situation géographique (je vis à Montréal) : les cinq publications de langue française recensées par FCAL se trouvent bien en dessous de la moyenne nationale. Il y a moins longtemps que l’organisme s’intéresse à la presse de langue française, de sorte que les publications n’ont pas encore été soumises aux mêmes pressions que leurs équivalents de langue anglaise : au Canada, aux États-Unis (où les efforts de VIDA ont fait évoluer les pratiques éditoriales du New York Times Book Review, entre autres) et ailleurs, le public est plus sensibilisé qu’au Québec. Bien que le Québec soit socialement progressiste (en témoignent par exemple ses garderies subventionnées et son régime de congés parentaux), il est culturellement plus près de la France. Si on veut se consoler même des pires résultats de chez nous, il suffit de jeter un coup d’œil aux journaux de langue espagnole que j’ai étudiés, El País (Espagne) et Clarín (Argentine), ou encore à l’Hexagone. Le numéro d’octobre 2016 du Magazine littéraire porte à 91% sur des livres d’hommes (oui, vous avez bien lu). Le même mois, Lire a consacré 70,9% de sa couverture aux hommes ; l’espace occupé par les femmes n’est que de 3,6% si on exclut les 14 pages sur J.K. Rowling. Ce cas confirme qu’un plafond inconscient limite l’espace total alloué aux femmes : si une femme fait l’objet d’un article de fond, il n’y a pas de place pour les autres. Après le plafond de verre, le plafond de papier ?

COMBATTRE LE PARADOXE DE L’INNOCENCE
Les chiffres de FCAL sont importants parce qu’il faut briser le paradoxe de l’innocence qui règne encore. Depuis deux ou trois ans, en parlant des chiffres que je recueille sur les journaux du monde, je me fais souvent dire que la couverture médiatique actuelle est bien équilibrée, voire qu’elle favorise largement les femmes. Si je demande sur quels chiffres s’appuie cette affirmation, mes interlocuteurs esquivent la question (ils n’en ont évidemment aucun) et citent le nom d’une ou deux femmes hautement médiatisées pour conclure (surtout s’ils sont des hommes blancs) que si vous êtes un homme blanc, plus personne ne s’intéresse à vous.

J’ai entendu tant de variations sur ce thème de la surreprésentation des femmes dans les médias que je me demande pourquoi, au-delà des vœux pieux ou de la mauvaise foi, tant de gens semblent y croire sincèrement. On parle d’un parti pris profond en faveur des hommes, soutenu par ce que j’appelle le paradoxe de l’innocence. Aucune publication n’avouera un manque d’intérêt pour les livres des femmes, et pourtant les chiffres montrent que cette indifférence existe. Personne n’efface les femmes et pourtant elles ne sont pas là. Personne ne fait exprès et pourtant ça arrive constamment.

Donnons un exemple. Au moment où je termine cet article, en décembre 2016, Zadie Smith est partout dans la presse de langue anglaise. Bonne nouvelle en soi, mais combien de publications concluront qu’elles n’ont « pas besoin d’une autre femme noire » avant un bon moment ? Ce qu’on remarque, c’est ce qui sort de l’ordinaire : précisément parce qu’il est rare de voir une femme racisée bénéficier d’une telle attention, on se souviendra longtemps d’avoir vu Zadie Smith partout ; mais la présence d’un homme blanc en couverture la semaine dernière n’est pas « remarquée » et n’empêchera surtout pas qu’un autre homme blanc y figure cette semaine.

Si les gens ne croient pas que la couverture médiatique soit biaisée en faveur des hommes, c’est souvent pour une raison bien simple : nous faisons confiance à notre journal ou à notre périodique culturelle, nous ne voulons pas croire à l’injustice ou à l’exclusion. La confusion entre le masculin et l’universel est si enracinée que nous ne comparons pas les chiffres : on ne « voit » pas tous les hommes qui sont là, mais on « voit » les femmes. Si on feuillette le cahier, on s’imagine facilement que la couverture est équilibrée, surtout si quelques grandes photos d’auteures y figurent ; les chiffres racontent souvent une histoire différente. De la même façon, si on est de « race » blanche, on ne verra peut-être pas que toutes les personnes recensées le sont aussi ; la présence d’une seule personne racisée est remarquée et suggère subtilement un grand progrès vers l’équité. Et si nous supposons que la couverture médiatique est objective, ce qui n’y figure pas, par définition, est mineur et peu intéressant ; ce qui n’est pas là ne compte pas, n’existe pas vraiment. L’absence des femmes s’auto-perpétue : si elles ne sont pas là, c’est que leur travail est moins important ; et s’il est moins important, il n’y a aucune raison de se plaindre de leur absence. L’exclusion engendre l’exclusion ; le manspreading le plus éhonté devient simplement la norme.

Le Décompte FCAL et les autres initiatives similaires sont essentiels à cause d’une idée répandue, mais généralement fausse, selon laquelle l’égalité règne déjà. Isabelle Hayeur, coordonnatrice du rapport de la Coalition sur l’égalité homme femme en culture, avoue sa surprise devant les chiffres recueillis : « On ne pensait pas que ce serait aussi pire que ça. On a souvent l’impression que l’égalité a été atteinte parce que certaines figures féminines de la culture sont très médiatisées et présentes. On pense qu’il n’y a pas tellement de problème. Mais quand on se penche sur la question, on s’aperçoit qu’il y a une énorme disproportion et que ce problème est présent dans pratiquement tous les secteurs de la culture. »

Mais comment les journaux et les magazines nous découragent-ils d’y regarder de plus près ? Une stratégie fréquente consiste à faire une ou deux concessions visibles — d’inclure plus de photos d’auteures, par exemple —, pour donner l’impression que tout a changé. Dernièrement, Le Monde des livres (Paris) a commencé à présenter un peu plus d’écrivaines en première et dernière pages[4], les places les plus prestigieuses, alors que la proportion de comptes rendus consacrée à des livres de femmes n’a pas bougé (autour de 29% selon mes chiffres de l’automne 2015). De même qu’on peut évoquer des cas isolés, comme celui d’Angela Merkel, pour prétendre que les femmes ne sont pas exclues du pouvoir politique, quelques écrivaines — le plus souvent blanches et culturellement privilégiées — ont droit à une abondante couverture médiatique qui fait oublier la relative absence des autres femmes. Enfin, beaucoup d’hommes — et aussi de femmes — croient consciemment ou inconsciemment que les livres des hommes sont plus importants et que les « vrais » écrivains sont des hommes ; dans le métro, en politique, dans la presse, les femmes ne s’attendent pas à recevoir la moitié de l’espace et se contentent facilement de moins.

Encore une fois, ce qui est important, c’est ce qu’on voit ; c’est ce qu’on voit qui est important. Le parti pris en faveur des hommes se renforce de lui-même jusqu’à en devenir invisible. L’effacement, on ne le dira jamais assez, est une forme de violence. Comment apprendre à voir ce qui, simplement, n’est pas là ?

QUAND LES CHIFFRES NE COMPTENT PAS
Une fois qu’on a démoli, chiffres à l’appui, le mythe selon lequel les livres des femmes « sont déjà partout dans les journaux », on s’empresse de vous dire que les chiffres que vous avez recueillis ne sont pas les bons. Deuxième temps de l’argument contre les femmes : si on parle davantage des hommes, c’est parce qu’ils publient beaucoup plus, de sorte que la couverture actuelle est équitable, voire favorise les femmes. (Étrange comme cette idée est persistante!) Il est difficile d’obtenir des chiffres sur le nombre de titres publiés chaque année selon le sexe (et la personne qui présente cette objection n’en sait pas plus que vous), mais la plupart des associations professionnelles ont plus de membres femmes : 55% dans le cas de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ). En 2015, en Australie, les chiffres Stella ont révélé un énorme scandale : bien que les femmes composent les deux tiers des membres des associations professionnelles, 11 des 13 publications recensées accordaient entre 17% et 44% de leur couverture aux livres de femmes. Une injustice aussi flagrante témoigne d’un parti pris massif en faveur des hommes et d’un manque d’intérêt criant, voire une hostilité marquée pour les écrits des femmes. Un parti pris similaire, bien que parfois moins prononcé, domine dans beaucoup de publications canadiennes et québécoises.

De toute façon, la quantité de livres publiés est telle qu’aucune publication ne peut tout couvrir ; aucune ne prétendrait non plus publier un échantillon statistiquement représentatif. L’objectif déclaré de la plupart des journaux et magazines est simplement de rendre compte des « meilleurs livres » ou « des livres les plus importants », ou peut-être « les livres qui intéressent nos lecteurs ». Et comme par hasard, ces livres sont massivement l’œuvre d’hommes blancs, de classe moyenne, culturellement privilégiés.

LES FEMMES COMME AUTEURES DE COMPTES RENDUS ET LA PARITÉ CULTURELLE
Malgré des résistances bien enracinées, la culture de recension des livres, au Canada, évolue lentement vers une parité plus grande, comme le montrent les chiffres de nombreuses publications ainsi que la moyenne nationale. Pourquoi ce changement ? L’acte de compter et de diffuser les résultats est déjà un moteur de changement, et FCAL mérite toute notre gratitude pour l’organisation du décompte. Pointée du doigt pour son sexisme, plus d’une publication a été amenée à réagir.

Les choix éditoriaux ne se font pas dans le vide : tant la politique globale que les sélections faites par les critiques ont pour effet d’amplifier certaines voix et d’en réduire d’autres au silence. Les chiffres FCAL nous permettent de voir ce qui intéresse les critiques et à qui ils consacrent leur temps et leur énergie. Ils montrent clairement que pour favoriser la parité, la mesure la plus efficace consistera à recruter plus de collaboratrices (à plus forte raison si elles représentent, en plus, toute la diversité des femmes).

Globalement, en 2015, les hommes ont consacré 64% de leurs articles à des livres écrits par un homme et 27% à des livres écrits par une femme. Autrement dit, pour chaque livre de femme qu’ils recensaient, ils en retenaient 2,37 écrits par un homme[5]. Les femmes, elles, ont couvert beaucoup plus de livres de femmes que leurs homologues masculins (53% de leurs comptes rendus, ou deux fois plus que les hommes). Sans elles, les livres de femmes disparaîtraient presque entièrement des publications culturelles. Mais les femmes étaient loin de privilégier leur sexe dans la même mesure que les hommes : elles ont consacré 40% de leurs articles à des livres d’hommes.

Ce déséquilibre est le meilleur indicateur de la persistance, encore aujourd’hui, d’un boys’ club littéraire. Les hommes attachent beaucoup d’importance aux livres des autres hommes, ils sont plus engagés à les défendre et plus soucieux de les promouvoir ; il leur reste peu de temps et d’énergie pour les femmes. Bien qu’on laisse souvent croire à un complot féministe contre les hommes blancs, les chiffres montrent que les femmes n’affichent qu’un léger parti pris favorable pour leur sexe ; leur couverture est plus équilibrée, leurs intérêts plus variés, leurs choix plus équitables. Autrement dit, comme elles couvrent un grand nombre de livres des deux sexes, elles se montrent plus ouvertes d’esprit et plus démocratiques que les hommes. Tout comme les jeunes filles lisent des romans sans tenir compte du sexe des protagonistes alors que les garçons sont souvent rebutés par les héroïnes, les femmes critiques ont ce qu’on pourrait appeler un indice de biculturalité plus élevé que leurs homologues masculins.

Malheureusement, la parité plus grande pratiquée par les femmes journalistes défavorise les écrivaines ; on ne peut parler d’un girls’ club pour contrer les effets du boys’ club qui défend les hommes. Même si les hommes et les femmes signaient le même nombre de comptes rendus, le parti pris masculin en faveur des livres des hommes perpétuerait la domination masculine. Le système des hommes qui parlent des livres des hommes en ignorant ceux des femmes est toujours solidement ancré.

QUE COMPTER ENCORE ?
Les chiffres absolus — le nombre d’articles publiés — ne révèlent pas toute l’ampleur du parti pris en faveur des hommes. Chaque publication a sa propre façon d’octroyer le capital culturel. On peut marquer l’importance des écrivains en leur donnant un espace plus grand ou une place de choix : la première page ou la dernière, les deux pages du centre, ou encore une couverture double, un compte rendu accompagné d’une entrevue, par exemple. Ici, les chiffres relatifs au nombre de livres publiés par un sexe ou l’autre ne sont pas pertinents ; l’idée de « ce qui compte » n’a rien à voir avec la fréquence statistique. Elle est plutôt fondée sur une série de critères à la fois conscients (inspirés de l’actualité littéraire, par exemple) et inconscients. Dans tous les journaux que j’ai étudiés, la plus grande part de cet espace prestigieux était accaparée par les hommes.

La taille compte, le positionnement compte, et la première page du cahier des livres est en général la plus convoitée. Dans mon échantillon de l’automne 2015, presque les deux tiers des livres qui figuraient en première page du New York Times (62,5%)[6] et du Monde des livres (63,6%) étaient l’œuvre d’un homme. Dans Le Devoir, presque les trois quarts (71,4%) des auteurs vedette étaient des hommes. Alors que le Globe & Mail était plus équitable quant à la proportion d’articles consacrés à des femmes, les hommes ont raflé presque toutes les places prestigieuses (86%). Les chiffres du Devoir, que j’ai remis à jour entre la première semaine d’octobre et la première semaine de décembre 2016, n’ont pas bougé : des 8 articles de la première page du cahier consacrés à un auteur plutôt qu’à une thématique durant cette période, 7 (87,5%) portaient sur un livre écrit par un homme. Seule Leïla Slimani, qui venait de remporter le prix Goncourt, a mérité les honneurs de la couverture (en passant, Slimani est la 12e femme en 113 ans à recevoir le Goncourt ; depuis 2000, seulement 17,6% des lauréats sont des femmes). De toute évidence, les livres des hommes ne sont ni sept fois plus nombreux, ni sept fois meilleurs que les livres des femmes ; seul un parti pris masculiniste peut expliquer l’écart. Ajoutons que sur les 10 articles de la première page du Devoir, 8 étaient signés par un homme, fait qui à la fois explique la surreprésentation criante des auteurs masculins et augmente le prestige des journalistes hommes, dans un cercle qui se répète à l’infini.

Les photographies confèrent, elles aussi, visibilité et prestige. Dans mon échantillon de 2015, la fréquence des photos d’auteures dans le Globe & Mail (39,5% des auteurs photographiés étaient des femmes) était proportionnelle à la fréquence des articles portant sur leurs livres (43% des comptes rendus). Le Devoir a publié bien davantage de photos de femmes (41,5% du nombre total) que de comptes rendus de leurs livres (34%). Dans mon échantillon de 2016, parmi les auteures photographiées, on voyait une quantité disproportionnée de femmes jeunes, belles, minces, bien coiffées et tirées à quatre épingles, alors que les hommes étaient choisis sans égard à leur âge, leur apparence ou leur silhouette. L’âge moyen des hommes photographiés en couverture : 62 ans. Leïla Slimani est une belle femme de 35 ans.

Les photos de femmes autres que des auteures servent parfois des fins décoratives ; dans Le Devoir, le compte rendu, publié en couverture, du livre de Michel Pastoureau sur la couleur rouge s’accompagnait d’une photo de deux manifestantes de la grève étudiante de 2012, en camisole et en jeans serrés. Tout en me réjouissant de voir les femmes représentées comme militantes politiques et sociales, je ne peux pas m’empêcher de croire que leur jeune âge et leur physique agréable ont joué dans ce choix. Bien sûr, je ne crois absolument pas que les belles jeunes auteures photographiées manquent de talent ou qu’elles n’ont été choisies qu’en fonction de leur apparence ; je dis seulement qu’en tant que groupe, les femmes représentées étaient nettement plus jeunes et plus attirantes que les hommes. Un obstacle de plus pour les auteures qui ne correspondent pas à cette image.

L’utilisation répandue des femmes comme élément « décoratif » suggère que le monde de la littérature véhicule les mêmes normes sexistes que le reste de la société : les femmes sont prisées — et reçoivent prestige et visibilité — pour leur jeunesse et leur beauté et non seulement en raison de leur expérience et de leur talent comme les hommes. Un deux poids, deux mesures qui les soumet à plus de pressions et à des exigences plus élevées. Alors qu’on voit régulièrement dans les journaux des hommes de 80 ans et davantage, les femmes photographiées ont en général plusieurs décennies de moins, reléguant à l’ombre la plupart des auteures d’un certain âge. Dans toutes les publications étudiées, je n’ai pas vu une seule photo d’une auteure aussi négligée ou aussi chargée d’années que les hommes qui remplissent nos journaux et nos magazines.

Un exemple parlant : la dernière page du Monde des livres, qui propose un prestigieux article pleine page accompagné d’une grande photo. Des 5 femmes qui y figurent entre le 2 septembre et le 23 décembre 2016, 4 ont 50 ans et moins (exception : Elfriede Jelinek, prix Nobel, 70 ans), tandis que 10 des 11 hommes représentés ont plus de 50 ans[7]. L’homme le plus âgé a 91 ans, soit 21 ans de plus que la femme la plus âgée. Sur les 5 personnes les plus jeunes représentées, 4 sont des femmes; sur les 10 plus âgées, 9 sont des hommes. Dit d’une autre manière encore, 90,9 % des personnes de plus de 50 ans (10 sur 11) sont des hommes. Bonne chance pour les femmes aux cheveux blancs ! Plus-value avec l’âge pour les hommes ; perte dramatique pour les femmes.

En plus du nombre de photos, la quantité relative d’espace photo (pourcentage de la superficie) accordée aux hommes et aux femmes est une mesure parlante. Dans Le Devoir, en 2015, la proportion était similaire au nombre relatif de photos (40/60 environ). En revanche, le Globe & Mail, plus près de la parité selon d’autres mesures, a attribué 75% de l’espace photo aux hommes, dont les photos géantes dominaient celles de leurs homologues femmes. Bien sûr, une plus grande photo signifie parfois un compte rendu plus petit, mais les hommes recevaient aussi davantage d’espace en général. Leur importance en était donc doublement rehaussée.

VOUS VOULEZ QU’ON PARLE DE VOTRE LIVRE ? QUELQUES CONSEILS PRATIQUES
Beaucoup de livres sont passés sous silence dans les journaux et magazines, mais vous pouvez améliorer vos chances d’y figurer. Commençons par le plus important : soyez un homme. Être un homme ne suffit pas, mais vos chances seront nettement meilleures. Tant qu’à faire, soyez aussi blanc, hétérosexuel, instruit et culturellement privilégié. Vous pouvez être mort ou vivant, cela n’a pas beaucoup d’importance; si vous êtes mort, vous êtes un auteur classique ou en passe d’être redécouvert. Ne perdez pas de temps à soigner votre apparence : vous pouvez être vieux, flapi, débraillé ou carrément sale et non seulement on parlera de vos livres, mais on publiera votre photo. C’est utile d’avoir déjà acquis une grande réputation ; ici encore, si vous êtes un homme, vous avez un net avantage. Les journaux et les magazines consacrent beaucoup d’espace aux anniversaires de naissance et de décès des grands auteurs et commémorent les dates de première publication de leurs œuvres, autre pratique qui favorise massivement le statu quo masculin. La couverture engendre la couverture : « comment passer sous silence le 150e anniversaire d’Alice au pays des merveilles? »

Si vous aspirez au statut de « géant contemporain », la même remarque s’applique. À très peu d’exceptions près — les rares femmes qui sont solidement établies ou viennent de gagner un prix prestigieux —, ces géants dont il faut absolument parler sont des hommes : Michel Houellebecq, Jonathan Franzen, Karl Ove Knausgaard ou Ta-Nehisi Coates, par exemple. Un sommet (ou un abîme) a été atteint en 2015 lorsque Knausgaard a reçu quatre pages (un compte rendu normal a une page tout au plus) pour recenser Soumission, de Michel Houellebecq[8], dans le New York Times Book Review, choix qui a renforcé le prestige des deux hommes. Les déjà-consacrés, ceux d’hier mais aussi ceux d’aujourd’hui et donc de demain, sont des hommes. C’est souvent le cas aussi pour les jeunes auteurs et les lectures « générales ». Récemment, l’édition québécoise du Huffington Post a recommandé « 10 livres à lire avant la fin de 2016 », dont 9 écrits par un homme.

Si vous vous y êtes mal prise et que vous n’êtes pas un homme, ça augure mal. Comment faire alors pour qu’on parle tout de même de votre livre ? Si vous êtes une femme et que vous êtes morte, tout le monde vous a déjà oubliée[9]; autant renoncer tout de suite. Si vous êtes vivante, la meilleure façon d’attirer l’attention des critiques est d’écrire sur un homme, ou sur les hommes en général, ou sur des sujets dits généraux mais qui en réalité intéressent surtout les hommes. Par exemple, en 2015, en France, des biographies de Roland Barthes par Tiphaine Samoyault et de Sigmund Freud par Élisabeth Roudinesco ont été recensées partout. Si vous écrivez de la fiction, privilégiez les personnages masculins. Si vous êtes jeune, belle et mince, bravo : on sera porté à vouloir publier votre photo, et donc il va falloir parler de votre livre aussi.

Inversement, mesdames, si vous préférez qu’on ne parle pas de vous dans les grands médias, écrivez sur une femme, sur les femmes en général ou sur une « minorité », surtout une minorité de sexe/genre ; privilégiez le féminisme, le lesbianisme ou d’autres sujets « radicaux » ou « marginaux ». Une façon diamétralement opposée, mais tout aussi efficace, d’échapper à l’intérêt des critiques consiste à écrire de la « fiction commerciale », terme que nombre de publications ont défini de manière à exclure certaines sous-catégories considérées comme féminines (les romans d’amour) tout en en incluant d’autres jugées « universelles » ou « sérieuses », comme les romans policiers ou les thrillers. Un roman sur l’état de sa prostate et de ses érections (voir l’œuvre de Philip Roth) est universel ; un roman sur ses ovaires ou ses menstruations n’intéresse personne. Un roman d’amour écrit par un homme est un roman d’amour ; un roman d’amour écrit par une femme est très vraisemblablement de la chick lit. Un livre sur les problèmes des hommes est un drame social palpitant ; un livre sur les problèmes des femmes est de la chick lit. Un livre sur les pères et les fils est universel ; un livre sur les fils et les mères aussi ; un livre sur les mères et les filles a toutes les chances d’être de la chick lit encore.

Aujourd’hui comme hier, les femmes sont aux prises avec l’éternelle confusion entre le masculin et l’universel ; la langue même le dit, les livres « puissants », « magistraux », « géniaux » ou « gigantesques », les « livres qui frappent », « les voix fortes », sont le fait des hommes qui écrivent pour les autres hommes. Si vous êtes une femme, il y a peu de chances qu’ils vous trouvent à la hauteur.

CE QUE VOUS POUVEZ FAIRE
Plus sérieusement, voici quelques suggestions pour les personnes désireuses de favoriser la parité culturelle, autant dans le journalisme littéraire que dans d’autres domaines :

  • Devenez membre de FCAL ou d’un autre organisme similaire, participez à recueillir des statistiques ou faites un don ;
  • Comptez toujours, pour que les femmes et les minorités comptent ; compilez des chiffres et diffusez-les dans les médias imprimés et en ligne ;
  • Écrivez aux responsables des pages culturelles et remettez en cause le paradoxe de l’innocence ; demandez pourquoi les livres des femmes ne sont pas couverts et encouragez un changement de politique ;
  • Ne relâchez pas la pression, on obtient des résultats avec le temps ;
  • Parlez-en autour de vous, surtout aux personnes qui jouissent d’une influence directe ou indirecte (rédacteurs en chef, journalistes, universitaires, libraires, bibliothécaires) ;
  • Encouragez les publications plus équitables, notamment en vous y abonnant ;
  • Écrivez des comptes rendus vous-même et privilégiez les livres des femmes, surtout des moins culturellement privilégiées, et des auteur.e.s non binaires ;
  • Une fois établie, recommandez d’autres femmes ou des hommes qui ont le souci de la parité ;
  • N’hésitez pas à louanger les livres des femmes qui le méritent : les adjectifs comme « excellent », « brillant » et « magistral » sont beaucoup plus souvent appliqués aux livres des hommes ;
  • Achetez (si vous en avez les moyens), empruntez, prêtez, lisez, recommandez et recensez les livres de femmes, surtout les femmes marginalisées ou non reconnues, les livres sur les femmes et les livres féministes ;
  • Défendez les intérêts de tous les groupes sous-représentés ;
  • Fondez un club de lecture et lisez des livres écrits par des femmes et des personnes appartenant à une minorité ;
  • Prônez l’équité et la parité de genre, « raciale » et autres et faites du féminisme un mot positif.

VERS LA PARITÉ CULTURELLE
À quoi ressemblerait la parité culturelle ? Elle impliquerait qu’on rende compte de manière égalitaire des livres des hommes et des femmes, non seulement pour des raisons statistiques, mais aussi pour favoriser l’équité sociale. Elle impliquerait aussi une culture de recension des livres plus inclusive : une culture moins blanche et moins « masculine », plus ouverte à toutes les formes de diversité, engagée à rendre compte de plus d’opinions, plus de débats, plus de genres littéraires. Imaginez combien elle serait riche et stimulante ! Si la démocratie est une conversation, il faut se demander quelles sont les voix réduites au silence et se donner les moyens de les faire résonner.

Les recensions que publient les journaux et les magazines nous disent « ce qu’il faut lire », qui est important, quelles voix comptent, quels livres s’imposent, aujourd’hui et demain. Vivre la parité culturelle, ce serait aussi reconnaître à quel point notre vision de « ce qui compte » est infléchie en faveur des hommes, mais aussi des personnes blanches et hétérosexuelles, instruites et dotées d’un fort capital symbolique, des personnes issues des pays « développés » ou qui vivent en Occident, écrivent dans des langues dominantes et publient dans de grandes maisons prestigieuses.

« Les absentes ont toujours tort » : tous les jours, les instances culturelles décident qui est important et qui ne l’est pas, quelles voix comptent, quelles figures méritent de passer à l’histoire. Les médias ne font pas que refléter la scène culturelle ; ils fabriquent les réputations, entérinent le statu quo masculin. Le grand article de la première page du journal vous propulse vers les prix, les bourses d’écrivain, et tout le reste. Sans parler d’un complot délibéré (« Eh, les gars, évitons encore de parler des livres de femmes cette année ! »), toutes sortes de mécanismes jouent pour que le masculin l’emporte encore et toujours sur le féminin.

Un cahier des livres ou un magazine culturel crée un petit monde, un univers compact, joliment présenté, convaincant et en apparence complet. Nous voyons ce qui est là et oublions le reste ; il faut un grand effort pour « voir » les absences, les exclusions, les musèlements et les voix perdues. Vivre la parité culturelle, ce serait voir les absences et remplir les lacunes. Ce serait compter, mesurer, faire les changements nécessaires. Ce serait, en tant que collectivité, valoriser les productions culturelles des femmes — y compris leurs livres — autant qu’on valorise celles des hommes. L’effacement est une violence dont on a également effacé les traces. Comme l’écrit Daphne Marlatt dans Ana historique, « Ce sont les femmes qui imaginent tout ce que les femmes peuvent être qui nous font venir au monde »[10]. Il faut continuer d’imaginer. Il faut écrire, lire, recenser, inventer ; il faut apprendre à voir ce qui n’est pas encore là ou n’est plus là, et lui donner une forme réelle, tangible. Il faut pleurer ce qui n’est pas là, et se battre pour qu’il se mette à exister enfin.

[1] À des fins de commodité statistique, je ferai référence au binarisme homme-femme comme s’il rendait compte de la totalité des identités de genre ; dans les publications recensées par Femmes canadiennes dans les arts littéraires/Canadian Women in the Literary Arts (FCAL/CWILA) en 2015, très peu des personnes ayant signé des comptes rendus se définissent en dehors de ces deux possibilités ou traitent des livres d’auteurs non binaires.

[2] À paraître en 2017 dans M. Buscatto, M. Leontsini, D. Naudier (dir.), Gender in Arts Criticism / Du genre dans la critique d’arts, Paris, Éditions des Archives Contemporaines.

[3] Là où les chiffres ne totalisent pas 100 pour cent, voir l’explication des calculs par FCAL.

[4] Les hommes demeurent tout de même largement majoritaires : entre le 2 septembre et le 23 décembre 2016 (seulement deux pages sont consacrées aux livres dans la livraison du 30 décembre), les femmes ont occupé 12 des 33 premières et dernières pages possibles (l’autre était prise par une publicité), ou 36,36%.

[5] Le chiffre est similaire en Australie, comme le montre le décompte Stella : les hommes retenaient deux ou trois fois plus de livres écrits par un homme. Voir http://thestellaprize.com.au/the-count/2015-stella-count/. Mes recherches révèlent des résultats similaires.

[6] De plus, 69,2% des comptes rendus de la première page étaient signés par un homme. Sur cette même page, pas un seul compte rendu d’un livre écrit par un homme n’était le fait d’une femme. Un seul homme a traité en couverture d’un livre de femme. On voit là une sorte de double ségrégation qui défavorise les femmes, tant les critiques que les auteures.

[7] L’âge moyen est de 50,2 ans pour les femmes (45,25 si on excepte la plus âgée), 66,64 pour les hommes (70,4 si on excepte le plus jeune).

[8] Christine Angot, souvent présentée, à l’instar de Houellebecq, comme un « enfant terrible » contemporain, n’a pas encore été traduite en anglais (une traduction d’Inceste, par Tess Lewis, est annoncée pour 2017).

[9] Le Monde des livres a consacré trois couvertures à des auteurs classiques, tous des hommes, à l’automne 2016.

[10] Daphne Marlatt, Ana historique, trad. de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Remue-ménage, 1992.

 

Crédit photo: Ariane Gibeau

Lori Saint-Martin est écrivaine (un roman et trois recueils de nouvelles), traductrice littéraire de l’anglais (une centaine de titres en collaboration avec Paul Gagné) et de l’espagnol, critique (une douzaine de monographies sur l’écriture des femmes au Québec,sur les rapports familiaux en littérature, sur la presse masculine, etc.) et professeure de littérature et d’études féministes au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. Elle mène une grande recherche sur la manière dont on rend compte des livres de femmes dans le supplément littéraire de six grands journaux du monde: Le Devoir, The Globe & Mail, The New York Times, Le MondeEl País (Espagne) et Clarín (Argentine).

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