Quand les femmes comptent

Par Evelyne Ledoux-Beaugrand

Read Bronwyn Haslam’s english translation of this essay here.

le roman est semblable à une toile d’araignée, attachée très légèrement peut-être, mais enfin attachée à la vie par ses quatre coins. Souvent les liens sont à peine perceptibles […]. Mais quand la toile est tirée sur le côté, arrachée sur ses bords, déchirée en son milieu, on se souvient que ces toiles ne sont pas tissées dans le vide par des créatures incorporelles mais sont l’œuvre d’une humanité souffrante et liée à des choses grossièrement matérielles, tels la santé, l’argent et les maisons où nous vivons.

Virginia Woolf, Une chambre à soi

 Au moment où j’écris ces lignes à la fin de l’été 2014, il me serait difficile de réfléchir à l’accueil critique (quantitatif) réservé aux écrits des femmes et des personnes identifiées trans et queer sans faire mention des malheureux propos de David Gilmour qui ont suscité une importante controverse à pareille date l’an dernier. Invité à commenter le contenu de sa bibliothèque, il vient à parler de son enseignement à l’Université de Toronto et du choix des œuvres au programme :

I’m not interested in teaching books by women. Virginia Woolf is the only writer that interests me as a woman writer, so I do teach one of her short stories. But once again, when I was given this job I said I would only teach the people that I truly, truly love. Unfortunately, none of those happen to be Chinese, or women. Except for Virginia Woolf. […] Usually at the beginning of the semester a hand shoots up and someone asks why there aren’t any women writers in the course. I say I don’t love women writers enough to teach them, if you want women writers go down the hall. What I teach is guys. Serious heterosexual guys. F. Scott Fitzgerald, Chekhov, Tolstoy. Real guy-guys. Henry Miller. Philip Roth[1].

Gilmour ajoute, comme dans un souci de résumer sa pensée pourtant déjà bien explicite : « I teach only the best ».

Ironiquement, les propos de Gilmour confiés à Emily M. Keele ont pour cadre la chronique « Shelf Esteem » du magazine Hazlitt, nouvelle plateforme web des éditons Random House of Canada. Je dis ironiquement car l’exercice proposé sous cet intitulé présente une remarquable parenté avec les déambulations de la narratrice et protagoniste d’Une chambre à soi de Virginia Woolf – seule femme à trouver grâce aux yeux de Gilmour – à travers différentes bibliothèques et autres lieux de thésaurisation du savoir aussi bien réels qu’imaginés. Si Woolf précise d’entrée de jeu que le je auquel elle prête voix dans son essai est fictionnel, ce « “je” n’[étant] qu’un terme commode qui désigne un être dépourvu de toute réalité »[2], la dimension fictive ne rend pas moins significative l’histoire qu’elle raconte : « La fiction doit adhérer aux faits, et plus vrais sont les faits, meilleure est la fiction – c’est ce que l’on nous dit »[3]. De quels faits nous parle donc la fiction de Woolf, vieille de bientôt un siècle, et quels échos trouve-t-elle dans le présent, celui dont rendent compte les chiffres de CWILA pour l’année 2013 et celui (est-ce le même ou s’agit-il d’un présent radicalement autre ?) qui résonne fortement dans les mots de Gilmour ?

Les chiffres qui s’offrent à nous l’issu de l’exercice annuel effectué par CWILA sont l’occasion de réfléchir aux questions de représentativité, de parité et de valeur symbolique à travers le prisme du verbe « compter », de ses dérivés et des locutions où il s’inscrit. Sa polysémie est grande. Sous sa forme verbale, « compter » fait signe autant à des activités mathématiques qu’à des notions d’attente, d’espoir, d’inclusion et de visibilité. Compter, c’est aussi bien inclure des éléments dans un ensemble qu’exprimer sa confiance en quelque chose ou quelqu’un. En tant que substantif, le « compte » désigne des types de traitements, bons ou mauvais, et, entre autres choses, l’acte de faire la lumière sur un état, un phénomène ou une situation[4]. Compter, faire le compte numérique et rendre compte d’états en rédigeant notamment des comptes rendus sont des actions bien différentes que rapproche néanmoins l’idée de valeur qu’elles expriment, ne serait-ce que de manière implicite: en règle générale ne sont comptés que les objets ou les êtres qui comptent, c’est-à-dire auxquels l’on accorde suffisamment de valeur pour les faire entrer dans le langage (écrit, parlé ou celui de l’arithmétique). « Only the best » comme l’affirme Gilmour pour justifier l’absence de son compte livresque de femmes et de minorités sexuelles, elles-mêmes souvent assimilées dans l’imaginaire à une forme de féminité, du moins à une masculinité amoindrie qui les exclut du « Real guy-guys » club.

Emprunter le chemin de la fiction est l’occasion pour Woolf de faire voir quelques-uns des mécanismes, et leurs relais matériels, par lesquels les idées de valeur et de génie acquièrent leur substance. De natures diverses, les faits auxquels adhère la fiction d’Une chambre à soi sont liés de près ou de loin à la question de la valeur et aux enjeux symboliques du trivial et du vulgaire. Toutes ces choses dont la littérature n’a pendant longtemps guère senti le besoin de rendre compte : les vétilles du quotidien, l’épaisseur de la soupe des uns et le léger bouillon des autres, le gravier sur lequel certaines marchent alors que d’autres ont le privilège d’emprunter la pelouse, les héritages pécuniaires et littéraires morts dans l’œuf, leurs légateures étant trop occupées à donner « treize enfants à un ministre du culte » pour même penser à accumuler un pécule à transmettre aux générations suivantes[5]. À ces besognes qui tissent la toile du génie et du grand art pour en constituer en quelque sorte son envers dissimulé, les femmes ont, plus que les hommes, fait place dans leurs écrits. Il est vrai que, comme l’affirme Sandrina Joseph, « [l]ongtemps tenues à l’écart de la vie publique et de ses conjonctures, celles qui ont pratiqué l’écriture se sont par la force des choses penchées sur ce qu’elles connaissaient mieux qu’elles-mêmes : le quotidien, l’intime, les arcanes de la vie domestique, l’humilité des objets usuels, la vulnérabilité de l’instant présent »[6].

Cette façon de considérer le vécu, le familier, le quotidien, tout ce qui appartient traditionnellement au domaine du petit et du négligeable, comme des éléments dignes de mention (littéraire), de rendre signifiant « l’insignifiant » de façon à ce qu’il compte enfin et que l’on apprenne à compter avec s’inscrit dans une tentative de rééquilibrer une répartition symbolique séculaire défavorable à tout ce qui relève du féminin. Le « travaille [consistant] à faire valoir le minime et le familier »[7] semble avoir porté fruit, du moins en partie. À force de puiser à même l’expérience sensorielle charnelle d’un corps occupant dans le monde une posture socio-symbolique de femme et de faire le jour sur le continuum entre la vie dans ce qu’elle a de plus prosaïque et les idées et les systèmes les plus abstraits dont la pensée théorique se fait le vecteur, les auteures et penseures des quarante dernières années ont pu remanier une axiologie faisant passer le « deuxième sexe » au second plan, confiné à l’arrière-chambre de l’institution littéraire ou encore à ses marges à moins d’être l’une des exceptions confirmant la règle. On peut prendre pour preuve l’intérêt généralisé pour des pratiques littéraires longtemps identifiées comme féminines: écritures autobiographiques et de l’intime, théorie-fiction, essais autobiographiques, etc. On peut aussi voir d’un œil optimiste l’écart relativement faible entre le nombre de recensions critiques consacrées respectivement à des écrits de femmes et à des écrits d’hommes, optimisme dû en partie au fait qu’il est impossible, pour des raisons d’ordre pratique, de contraster le total des recensions avec le total annuel des publications canadiennes.

Or, en partant du très simple constant que la moitié du monde est une femme, et que cette moitié est désormais tout autant pensante et écrivante que l’autre, il serait irresponsable de vouloir minimiser cet écart[8]. Non seulement celui-ci persiste, mais lorsqu’on compare les chiffres de 2013 avec ceux de l’année précédente on constate qu’il s’est même accentué au cours de la dernière année[9]. Il est indéniable que les auteures et penseures, sous l’effet conjugué du mouvement féministe et d’une prise de parole collective, ont réglé des comptes avec une tradition occidentale dans laquelle la valeur des femmes a longtemps tenu à leur rôle de monnaie d’échange. Elles ont cherché à mesurer leur exclusion et leur effacement de la postérité et à identifier ses mécanismes, dont celui d’une critique ad feminam[10] qui fait passer au lit de Procuste les écrits portant une signature féminine. Contrairement à Woolf qui considère comment les dimensions triviales de la vie quotidienne travaillent secrètement à donner forme à de grandes œuvres sans pour autant remettre en question l’idée même d’une grande œuvre qu’elle envisage à partir de critères esthétiques classiques historiquement favorables à ce qui est associé au masculin, ces auteures et penseures se sont en outre employées à réviser les critères – contingents, culturels, et par là nécessairement fluctuants – à travers lesquels se mesure la valeur des œuvres.

Faire les comptes, c’est parfois aussi apprendre à remettre en question la mesure qui sert à juger ce qui compte et proposer une nouvelle arithmétique. Mais il serait naïf de croire qu’elles (que nous avons) ont réglé son compte une bonne fois pour toutes à cet héritage symbolique dont les racines remontent jusqu’à la Grèce Antique. Il semble que ce travail n’ait pas suffit à ce que les femmes – leurs œuvres, leurs pensées – soient désormais prises en compte au même titre que celles des hommes.

Est-ce dire qu’« Écrire : je suis une femme » est encore aujourd’hui « plein de conséquences », comme l’exprimait Nicole Brossard dans L’Amèr[11] en 1977 ? Les chiffres mesurant la réception critique laissent penser que conséquences il y a au fait d’écrire en tant que femme. Il faut entendre « écrire en tant que femme » au sens strict, c’est-à-dire en signant d’un nom identifiant son auteure à un certain genre sexué, plutôt que d’y voir une référence à une écriture revisitant explicitement des thèmes et des formes longtemps attribuées au féminin. Bien sûr, ces conséquences ne sont pas les mêmes que celles suggérées par la phrase de Brossard écrite à un moment charnière de la venue à l’écriture des femmes et n’ont pas de commune mesure avec les conséquences d’assumer en tant qu’auteure une identité féminine durant les époques visitées par la narratrice d’Une chambre à soi. Critiqué par Woolf avec tout le mordant et la subtilité qu’on lui connaît, le temps où l’accès des femmes aux lieux de thésaurisation et de diffusion du savoir était strictement régulé et de ce fait compliqué est – heureusement ! – révolu, du moins chez nous[12].

Ou l’est-il vraiment ? L’émergence au courant des dernières décennies d’une critique littéraire au féminin et d’écritures se donnant pour tâche de « [r]endre visible la Femme dont nous intuitionnons le sens et la présence en nous comme un motif d’identité »[13], dans un souci d’affirmation et revalorisation du féminin capable de résister à la rature du genre dans la pseudo-universalité de la grande littérature, a certes contribué à établir une quasi parité des femmes dans l’institution littéraire. Hors du champ spécialisé de la critique au féminin (qui connaît une fortune considérable au Québec et au Canada), du côté d’un espace critique général, les « enjeux de pouvoir qui se trament dans le texte littéraire et dans l’institution »[14] ne sont cependant pas encore tout à fait pris en compte. Nous sommes, en d’autres termes, encore loin du compte comme nous le laisse voir le compte annuel de CWILA.

À cela, il faut ajouter la mise en garde qui se fait entendre dans les travaux des historiennes de la littérature des femmes. Celles-ci nous apprennent en effet qu’une (quasi) parité dans la production et la réception des œuvres n’est pas la garantie d’un passage à la postérité. L’écumage par lequel se construit la postérité passe sans beaucoup d’égard nombre d’œuvres à la moulinette, celles des femmes en particulier. Christine Planté et Audrey Lasserre en France et Chantal Savoie[15] au Québec arrivent toutes à un similaire constat : la vitalité de la production littéraire et culturelle des femmes à une époque donnée n’est en rien garante de leur visibilité dans l’histoire littéraire. Le sentiment d’une abondance et même d’une surabondance des écrits de femmes[16], démenti par les chiffres qui pointent au mieux vers une parité, ne trouve aucun écho dans les anthologies et histoires de la littérature. Les femmes qui « ont existé »[17] et ont écrit peut-être moins que les hommes mais en quantité non négligeable peinent à passer à l’histoire : « si la mixité et la parité quantitative étaient, de concert, un enjeu d’importance […], mixité et parité quantitative sont bien loin de garantir l’égalité de traitement critique ou historiographique »[18]. Or le simple fait de l’existence des femmes justifie selon Planté leur prise en compte dans l’histoire littéraire dans la mesure où « toute connaissance incomplète est une connaissance affaiblie, insatisfaisante, qui tend à reconstruire une image fausse de la réalité – ici de la littérature »[19]. La critique, si elle n’assure pas à elle seule la pérennité des œuvres, constitue néanmoins « le premier tourniquet qui peut mener l’œuvre jusqu’aux instances de consécration »[20] et tend, lorsqu’elle fait silence sur une ou des constituantes de la production littéraire, à reconduire une image partielle et ainsi faussée du monde, un monde fait à part égale d’hommes et de femmes et où vivent, pensent et créent aussi de personnes trans et queer[21].

Les chiffres alignés sur une page peuvent sembler aussi trivial que la qualité de la soupe servie dont discute Woolf. Ils ne disent en effet rien de l’œuvre, de sa singularité, de ses qualités et la banalise très littéralement en l’inscrivant dans un plus vaste ensemble où elle n’est qu’un élément. Aussi n’est-il pas rare de voir surgir l’argument de la qualité afin de mettre un terme à tout débat sur la quantité et, en particulier, sur l’aboutissement d’une prise en compte paritaire. Il est évident que les chiffres ne peuvent rendre justice aux œuvres, pas plus qu’une critique n’est forcément le signe d’une réception avantageuse. La recension critique témoigne toutefois de l’inscription d’un texte dans un système symbolique, de sa prise en charge et de sa reconnaissance, même si celle-ci s’effectue par la négative. Les chiffres nous disent avec éloquence quelles voix comptent et, avec elles, quelles visions sont autorisées à définir le monde. Le portrait d’ensemble que dressent ces chiffres pointe en filigrane les mécanismes qui font la transcendance des œuvres.

Tout en plaçant en introduction de la présente réflexion les propos de Gilmour, je ne voudrais pas lui accorder trop de crédit – immérité. J’aimerais beaucoup voir l’(hétéro)sexisme flagrant dont Gilmour se fait le porte-parole comme une chose grotesque, exagérée et sans commune mesure avec la place accordée aux écrits de femmes dans les institutions d’enseignement et dans l’espace médiatique. Il ne s’agirait là que d’un anachronisme, restant de sexisme manifeste appartenant à une autre époque, le vestige d’un temps où Woolf notait la disproportion entre les discours des femmes et les discours tenus sur elles. Or c’est en tant que verre grossissant d’un phénomène persistant dans lequel « le féminin reste une figure polaire répulsive »[22] qu’il faut, en tout lucidité, considérer sa déclaration. Entre la réflexion de Woolf et le « Only the best » de Gilmour près d’un siècle et plusieurs vagues féministes ont passé, les femmes ont graduellement pris une place qui, sans être égale, reste considérable dans des institutions auparavant réservées aux hommes et à quelques exceptionnelles figures féminines. Or, les chiffres de l’année 2013 me font dire que si les femmes savent compter et qu’il faut désormais compter avec elle, il reste encore à faire si on veut qu’elles comptent vraiment.

ELedoux-Beaugrand-photosmallEvelyne Ledoux-Beaugrand est chercheuse en littérature de langue française. Sa thèse de doctorat, soutenue à l’Université de Montréal en 2010, a récemment été publiée sous le titre : Imaginaires de la filiation. Héritage et mélancolie dans la littérature contemporaine des femmes (Montréal : Éditions XYZ, 2013). Elle est l’auteure de plusieurs articles sur les écrits de femmes. Depuis quelques années déjà, elle habite à Gand, en Belgique, où elle mène des recherches postdoctorales sur les legs de la Shoah dans la littérature et l’art contemporains.

Published on October 2nd, 2014


[1] On trouvera à cette adresse l’entretien publié le 25 septembre 2013 : <http://penguinrandomhouse.ca/hazlitt/blog/david-gilmour-building-strong-stomachs>. On pourra également y lire la transcription intégrale et non éditée des propos échangés par Gilmour et Emily M. Keller mise en ligne après que l’auteur se soit plaint d’avoir été cité hors contexte. Avant ou après édition, les propos restent les mêmes.

[2] Virginia Woolf, Une chambre à soi, traduit par Clara Malraux, Paris, De Noël, 1992 [1977], p. 9.

[3] Ibid., p. 25

[4] On reconnaît là quelques formulations avec le verbe compter, tels compter sur quelqu’un ou quelque chose, prendre en compte et rendre compte et des expressions contenant le mot compte, comme régler son/des comptes et rendre compte.

[5] Woolf, Une chambre à soi, Op. cit., p. 32.

[6] Sandrina Joseph, « Dans les moindres détails. La fiction de Louise Dupré », Voix et Images, vol. 34, n° 2, 2009, p. 73.

[7] Ibid.

[8] Si les chiffres du CWILA ne permettent pas de rendre véritablement compte d’une parité homme femme dans la production littéraire en comparant le total des livres publiés dans l’année avec le total des livres recensés – dû au fait qu’aucun organisme canadien ne se donne pour mission de recenser le total des ouvrages publiés au pays au courant d’une année – les statistiques du gouvernement du Québec visant à faire le portrait sociodémographique et à mesurer les conditions des écrivains et écrivaines de la province révèlent que les femmes sont encore aujourd’hui moins présentes sur la scène littéraire que dans la population active en général : « En 2010, la profession littéraire est estimée à 1 510 écrivains au Québec, dont 825 hommes (55 %) et 685 femmes (45 %). La proportion de femmes est inférieure à celle qu’on observe dans la population active (47 %) […] et dans les professions culturelles au Québec (52 %). » (Chiffres tirés de « Les écrivains québécois : un aperçu statistique » par Marie-Hélène Provençal, Optique Culture, no 3 (mai), 2011.<http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/bulletins/optique-culture-03.pdf>). Cette moindre représentation semble se doubler d’une réception quantitativement moindre.

[9] Est-ce dû à l’inclusion de journaux et de revues québécoises pour la première fois cette année ? Le Devoir, Lettres québécoises, Liberté et Nuit Blanche ne constituent pas à eux seuls tous les lieux de réception en français au Québec. Leur poids symbolique est toutefois suffisamment important pour qu’on considère sérieusement le peu de place qu’y occupent les textes de femmes, à titre d’auteures comme à titre de critiques.

[10] Selon l’expression d’Elaine Showalter (A Literature of Their Own, Princeton, Princeton University Press, 1997, p. 73.)

[11] Nicole Brossard, L’Amèr, Montréal, Éditions Typo, 1988, p. 43.

[12] Je constate m’arrêter (trop) brièvement sur l’accueil réservé aux écrits de personnes trans et queer et au poids de leurs voix dans l’espace critique. Cela n’est surtout dû à un intérêt moindre, et loin est de moi l’idée d’inscrire en opposition l’approche féministe et les approches gays et lesbiennes, queer et trans. Elles restent à mon sens indissociables d’une domination du masculin et se doivent d’être envisagées solidairement. La perspective historique que j’adopte ici m’amène cependant à concentrer ma réflexion autour des personnes identifiées et s’identifiant femmes. Comme en témoigne l’essai de Woolf abondamment cité, la relative exclusion de l’histoire et l’institution littéraires des œuvres d’une moitié de l’humanité fait depuis déjà longtemps l’objet d’une réflexion continue. C’est plus tardivement, dans le sillage de la reconnaissance des droits des homosexuel.le.s et dans le développement d’une pensée queer, qu’a émergé une similaire réflexion sur les minorités sexuelles. À cela, s’ajoute le fait que dans les chiffres compilés, le nombre d’écrits publiés ou recensés par des personnes trans et queer est si minime qu’il est plus difficile de dresser un portait de la situation et de mesurer la réception de leurs œuvres et leur production de textes critiques.

[13] Nicole Brossard, La Lettre aérienne, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 1985, p 133.

[14] Lori Saint-Martin, Contre-voix. Essais de critique au féminin, Montréal, Nuit Blanche éditeur, 1997, p. 10.

[15] Entre autres Christine Planté, « La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une relecture critique ? », Revue d’histoire littéraire de France, vol. 103, no 3, 2003, p. 655-668 ; Audrey Lasserre, « Les femmes du XXe siècle ont-elles une histoire littéraire ? », Cahiers du CERACC, no 4, décembre 2009, p. 38-54 et « La volonté de savoir », dans « Y a-t-il une histoire littéraire des femmes ? », Fabula LhtT, avril 2010 ; Chantal Savoie, « Pour une sociopoétique historique des pratiques littéraires des femmes », Texte, revue de critique et de théorie littéraire, no 45/46, 2009, p. 195-211.

[16] Christine Planté rapporte comment Bonald, au début du XIXe siècle, dénonce l’envahissement de la scène littéraire française par « un nombre croissant de bas-bleus » (Op. cit., p. 659). Plus près de nous et dans un registre quelque peu différent, David Homel expliquait récemment sur Le Monde.fr la difficile exportation de la littérature québécoise en France par sa trop grande « féminité ». Dans son argument se rencontrent l’idée d’une surreprésentation des femmes et celle de leur insignifiance littéraire : « C’est surtout une littérature féminine, et pour cause. La grande majorité des lecteurs sont des lectrices : jusqu’à 80 % de l’achat des livres est fait par des femmes, selon les libraires de Montréal. Et au Québec, comme ailleurs, on aime lire sur soi-même. Un roman historique généreusement romancé, une saga inter-générationnelle qui met en scène des femmes courageuses d’une autre époque, fera chanter sans faute les caisses enregistreuses, car les lectrices qui se présentent en librairies demandent des histoires de… lectrice. » (La littérature québécoise n’est pas un produit d’exportation, Le Monde.fr, 24 juillet 2014, <http://www.lemonde.fr/festival/article/2014/07/24/la-litterature-quebecoise-n-est-pas-un-produit-d-exportation_4459715_4415198.html>)

[17] Planté, « La place des femmes… » art. cit., p. 659.

[18] Lasserre, « Les femmes du XXe siècle… », art. cit., p. 39-40.

[19] Ibid.

[20] Isabelle Boisclair, Ouvrir la voie/x – Le processus constitutif d’un sous-champ littéraire féministe au Québec (1960-1990), Montréal, Nota Bene, 2004, p. 211.

[21] Je laisse ici de côté la question de la couleur et de l’appartenance culturelle puisque les chiffres compilés ne permettent pas d’en rendre compte. Ces dimensions de l’identité n’en sont pas moins importantes, surtout dans la perspective d’une représentation équilibrée et juste du monde.

[22] Lasserre, « Les femmes du XXe siècle … », art. cit., p. 38.

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